L'Analphabète du Gévaudan

Coquillette de moine copiste

Les premières conclusions de mes collègues scientifiques français semblent confirmer les allégations affirmant que la seconde Bête tuée par Jean Chastel et autopsiée par le notaire Marin serait de type Canis Lupus : autrement dit un loup commun de taille peu commune serait à l'origine de l'hécatombe du Gévaudan.

Néanmoins, certains indices troublants me laissent à penser que nous faisons fausse route en n'empruntant cette piste trop simple. Les mensurations de la créature, si elle apparaissent comme précisément détaillées, sont selon mon expertise de géomètre animalier tout simplement erronées.
C'est tout d'abord la taille indécente de la racine de la queue qui m'a mis la puce à l'oreille. C'est un domaine que j'ai longuement étudié et mis en pratique durant ma thèse (Les variations de l'ouverture buccale chez les femelles primates).
Les huit pouces six lignes de cette partie du corps sont incompatibles avec les relevés effectués sur les spécimens actuels ou mythique comme Croc Blanc. Le bassin de l'animal décrit est trop étroit et donc insuffisamment robuste pour supporter cette dimension, son équilibre et sa fertilité serait compromis.

Deuxième surprise, il n'est nulle part fait mention de la longueur des griffes, alors que des lacérations longues et profondes sont à chaque fois observées sur chacune des victimes. Enfin, troisième point et sans aucun doute le plus décisif, le cercle de liquide rouge présent sur le parchemin. S'il est communément admis qu'il s'agit d'une tache de sang, le retour de l'analyse en laboratoire que j'ai commandité prouve qu'il s'agit en réalité d'une trace de vin de Lozère, du négret de Canourgue. Le diamètre du rond correspondant à la taille des choppes de l'époque.

Cela ne fait donc aucun doute à mes yeux : le fléau de dieu comme on se plaît à le surnommer n'était autre qu'un carcajou (Gulo gulo). Le glouton est en effet réputé pour sa férocité, sa pugnacité et par dessus tout son semblant d'invulnérabilité quand il est traqué par l'homme armé, qu'il s'agisse d'un bûcheron et sa hache ou d'un porte-arquebuse et ses carreaux. Si l'on divise toutes les côtes par un quarandeuxième de coude, nous obtenons des nombres qui correspondent parfaitement à la morphologie de ce redoutable mammifère.

Carcajou du Gevaudan
Representation historique du Carcajou du Gévaudan

Ma théorie de la créature exotique n'est pas improbable même si elle vient bousculer les idées préconçues concernant la légende. Il est connu que l'original du rapport médicale rédigé de la main de Roch Etienne Marin n'est pas encore été retrouvé et que la base de travail de nos recherches est un duplicata d'époque, réalisé par un tiers. Aucun sceau officiel ne le certifie comme conforme. C'est bien là que le bas blesse. Le secrétaire du cabinet notarial, Jacques Duchenot en est très certainement à l'origine.

Or, une étude approfondie des registres de recensement de l'évêché, nous apprend que cet individu est connu pour sa mythomanie manifeste lorsqu'il faisait la cour en état d'ébriété. Plusieurs récits de gente-damoiselles témoignent de sa tendance à grossir plus que de raison certains traits de sa personnalité affectueuse. Sa propension notoire à augmenter la vérité et son illettrisme présumé l'aurait donc conduit à involontairement changer les unités de mesures du rapport tandis qu'il en faisait la copie un soir de beuverie.

Sur la base de ces suppositions et de mon intuition féminine, je réaffirme donc que la Bête du Gévaudan n'était pas un énorme loup, mais un carcajou terriblement remonté. Je serai ravie de discuter de mes convictions lors du prochain séminaire dédié aux animaux pas venimeux mais dangereux.

Marylou Garou, faunologue québecoise
Contre-analyse du rapport d'autopsie de la Bête de Roch Etienne Marin - 1958

3 réactions

  • Le mystère demeure entier à mes yeux. Que vient faire un carcajou dans ce coin de la France ?

    Amadeus
  • Ca sent la théorie de la conspiration fumeuse, je préfère m'en tenir à la version officielle et hautement plus plausible mise en image dans le Pacte des Loups

    Vincent Braco
  • Si l'empaillage avait été réalisé avec soin et non pas bâclé par un sagouin pour plaire à son roi, ce débat sur les abats serait clos depuis bien longtemps.

    Wolverine

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